En chacune de ses positions la matière séjourne un ou plusieurs instants
Valentina Canseco
Rémi Groussin
Yann Lacroix
Adrien van Melle - Nehama
Adrien Menu
Lucie Planty
Camila Rodriguez Triana
Katarzyna Wiesiolek
– Les objets ont-ils une mémoire ?
– Si oui, quelles propriétés mémorielles sont conservées lorsque la matière dont-ils sont composés prend une autre forme ?
Il s’était dit que ces questions étaient bien éloignées de celles que s’était posées Werner Heisenberg quand en 1923 il avait théorisé le principe d’incertitude — que l’on pourrait résumer en disant qu’il existe, dans le monde quantique, une limite fondamentale à la précision avec laquelle il est possible de connaître simultanément deux propriétés physiques d’une même particule, par exemple sa position et sa vitesse.
Dans La Crise de la Culture, Hannah Arendt cite le physicien :
« Nous décidons, par notre sélection du type d’observation employé, quels aspects de la nature seront déterminés et quels aspects seront laissés dans l’ombre. »
Ce passage lui plaisait beaucoup et il était proche d’un autre où elle écrivait — il paraphrasait car il n’en avait qu’un souvenir parcellaire et ne retrouvait plus le livre dans sa bibliothèque — que chaque journée qui passait rendait plus improbable que l’homme rencontre quelque chose dans le monde qui l’entoure qui n’ait pas été fabriqué par l’homme et ne soit, par conséquent, l’homme lui-même sous des masques différents.
Ce n’était qu’une partie de ce qui avait nourri ses considérations. Il avait, aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir, une fascination pour les transformations successives des objets et des matières. Les philosophes matérialistes lui avaient appris, et il en était aujourd’hui absolument convaincu, qu’il n’y a d’être que matériel. Cela combiné à un athéisme zélé, sa peur de l’effacement était totale. Il avait alors, au fur et à mesure des années développé une mystique de la matière, de l’objet. Ceux-ci garderaient en eux, à travers nos fantasmes, notre imagination et notre lecture
inconsciente d’imperceptibles détails, une mémoire de leur vécu et de celui de ceux, animés ou non, qui les ont côtoyés.
Il aimait l’idée que la matière, quand elle passait d’un objet à un autre, que ce soit par un processus lent et naturel ou par l’intervention, plus brutale, de l’humain, garde une partie de ses attributs d’activation narrative. Ainsi, il redoutait la dissolution de ce qu’il voyait comme de la matière sensible. Brûler un vieux tabouret mangé par les mites, transformer un carnet de notes — possiblement sans intérêt mais ayant eu d’innombrables contacts physiques et émotionnels avec sa ou son propriétaire — en de la pâte à papier recyclé, lui semblait être une immense violence. Alors il consignait beaucoup, il gardait des objets le reliant à une situation, dont il savait qu’il ne garderait pas le lien en mémoire très longtemps, dans des boites bien ordonnées. Les lieux trop aseptisés, qui dissimulaient trop bien leur passé, l’angoissait, il s’en tenait éloigné autant qu’il le pouvait. Il aimait pourtant la façon dont les histoires, subrepticement, parfois clandestinement, avaient la capacité à se glisser là où on ne les attendait pas. Un journal ouvert à la dix-septième page sur le comptoir d’un café, les rayures sur le zinc de ce même comptoir, dans une poubelle le papier gras d’une boulangerie située de l’autre côté de la ville.
La mémoire nous préserve de la disparition, de l’effacement et de la dilution.
C’était un genre de mantra qu’il se répétait à voix basse, lorsqu’il sentait l’angoisse se diffuser lentement en lui, partant de son ventre, pour se diriger vers ses poumons et en accélérer la prise d’air, vers ses jambes qui se tendaient en tressaillants, ses pieds qui le portaient avec de moins en moins d’assurance. Il imaginait toute cette matière porteuse de sens et d’histoire et cela le rassurait peu à peu. Il finissait toujours par se calmer, la visualisation l’aidait.
Adrien van Melle – Nehama